Trinités

Publié le par Maluko

Quand deux hommes de main de la mafia Italienne des USA préparent un coups contre la triade asiatique, ils passent obligatoirement par Bangkok :

CHP 30 

 

Ils arrivèrent à Bangkok au cours du carême bouddhiste. Le soleil était si chaud que les rues frémissaient de mirages vacillants, comme des  coulées issues du Chao Praya, la rivière des rois, qui ondoyait au cœur de la ville comme un serpent. De la véranda de son appartement à l'Oriental Hôtel, Johnny voyait les allées et venues incessantes des péniches à coque de tek chargées de riz.De l'hôtel, situé au cœur du quartier des affaires, ce n'était qu'une petite promenade jusqu'à l'ambassade italienne sur Nang Lichi Road. Dans le bureau du chancelier, ils furent présenté à l'employé qui serait leur guide et interpréte. Les trois hommes furent conduits ensemble dans une limousine avec chauffeur vers le nord, le long du canal de Phadung, au palais du gouvernement. La limousine était climatisée. En costumes noirs et cravates, Johnie et Louie voyageaient plaisamment, protégés de la chaleur déjà terrible le matin et du brouhaha effroyable de la circulation. Le climat était plaisant mais ils n'étaient néanmoins pas à l'aise. Louis lisait l'anxiété sur le visage de Johnny. 

"Regarde les choses autrement, dit-il. Qui est-ce qui refuserait de l'argent?" 

Johnny hocha la tête, appréciant ces mots. Mais plus rien ne fut dit. l'employé n'avait aucune idée de ce qui se tramait, et cela leur convenait fort bien. Guidés par lui, ils parcourent les corridors du palais du gouvernement pour arriver finalement à une vaste pièce à tapis bordeaux au troisième étage. Des portraits du roi et du premier ministre étaient accrochées au mur. Louie s'attarda sur ce dernier 

"il a la même tête que les autres."Il haussa les épaules mais ne parvient pas à dissimuler à Johnny sa nervosité. 

Une porte s'ouvrit et un homme en costume terne de couleur marron les guida jusqu'à une autre pièce de dimensions plus modestes. L'homme terne disparaissait derrière une autre porte encore. Une femme assise à un bureau dit quelque chose à leur accompagnateur qui se tourna vers Louie et Johnny et leur demanda s'ils aimeraient une tasse de thé. Ils dirent que non. Le rendez-vous avait été fixé pour dix heures. Il était maintenant dix heures douze. Johnny n'aimait pas qu'on le fasse attendre. Louie encore moins. Généralement si quelqu'un arrivait nonchalamment en retard pour un rendez-vous ou se laissait distraire par des interruptions, il partait, tout simplement. Nerveux ou pas, Premier ministre ou pas, ils étaient agacés de cette inconvenance. Louie demanda à l'accompagnateur de rappeler à la femme que leur rendez-vous avait été prévu pour dix heures. L'accompagnateur n'eut pas à traduire sa réponse : son expression de stupéfaction indiqua clairement que le seul emploi du temps qui comptait ici était celui du Premier ministre. L'homme au costume terne reparut enfin. Le premier ministre, dit-il, s'excusait de les faire attendre. Il y avait aujourd'hui, dit-il des troubles dans le nord. Puis il sourit, un sourire goguenard qui semblait indiquer que cela n'était, évidemment, qu'une formalité absurde et élimée, que le Premier ministre se fichait éperdument qu'ils attendent, qu'il n'y avait pas particulièrement de troubles dans le nord, que c'était simplement l'excuse offerte tous les jours et à tous..Du bureau du Premier ministre on voyait l'espace verdoyant de Wat Benjamabophit et , à l'est, le palais de Chitrlada, la résidence royale. 

Le premier ministre se leva et accueillit les visiteurs comme s'ils avaient été de vieux amis. Leur tenant la main, il leur souhaita la bienvenue dans la ville des Anges. Souriant d'un air badin, il balaya d'un geste Wat Benjamabophit et dit quelque chose à leur guide. "le premier ministre Song veut que vous sachiez, dit-il, que ce magnifique temple bouddhiste est construit avec du marbre venu d'Italie."

"Dites-lui, je vous prie, dit Johnny, que c'est une métaphore on ne peut plus appropriée à la nature de ce qui nous amène, la recherche d'une universalité véritable de force dans la paix."

Tandis que johnny s'exprimait en anglais, Louie assistait l'accompagnateur en lui prodiguant des bribes d'explications en italien. Johnny ouvrit sa mallette de cuir et présenta au Premier ministre plusieurs  documents concernant la Societa Padre Carmelo

"Nous voyons en vous ,Khun Song, dit Johnny, pour la première fois au cours de l'histoire moderne thaï, un allié qui partage notre espoir en un monde meilleur et plus démocratique. Nous ne sommes ni une organisation politique ni une organisation gouvernementale et, bien que notre organisation porte le nom d'un homme d'église, nous ne sommes pas plus sectaires ou nationalistes que le marbre de ce temple que vous nous montriez. Nous ne recherchons aucune reconnaissance, aucune considération particulière en échange du bien que nous essayons de faire. Nous sommes des semeurs de graine, si vous voulez. Nos seules palmes sont le fruit de nos efforts, qui appartiennent selon nous au monde et à ses enfants. 

Des semeurs de graines pensa Louie. Chapeau, Johnny !

"Nous voudrions faire en sorte qu'il vous soit à la fois possible et profitable d'éliminer la production d'opium et le trafic de drogue dans votre pays. L'opium, vous le savez, est la source de certains des plus grands malheurs du monde. De plus - et ceci vous le savez mieux que quiconque-ces problèmes ont gravement stigmatisé le standing international de votre pays. Nous sommes prêts à subventionner un programme intensif de substitution de récoltes dans le Nord. Nous sommes prêts , d'autre part, à vous fournir le matériel qui vous permettrait d'assurer que se perpétue votre gouvernement démocratique dans la force et la sécurité."Leur réunion se prolongea au cours d'un déjeuner. L'homme terne fut appelé, et des serveurs apparurent portant des plateaux de curry de poisson-chat et de canard rôti, de soupe de crevettes à la citronnelle et de légumes sautés, de pommes d'amour et du fruit rouge et velu appelé rambutan, de bouteilles de bière Kloster fraîche et de thé glacé. 

Ses convives ne savaient pas, dit le Premier ministre, combien de fois ses propres initiatives pour mettre en place un programme de substitution totale avaient reçu un véto ou n'avaient pas abouti en raison des problèmes économiques encourus .Il ferait rédiger une déclaration d'intention qui leur serait présentée. Le programme serait inauguré aussitôt que les fonds de ses bienfaiteurs seraient reçus à la banque de Thaïlande.

"Veuillez dire à Khun Song qu'une déclaration d'intention n'est pas nécessaire. nous sommes loin d'être naïfs, mais nous pensons que ,lorsque les hommes d'honneur et de bonne volonté ne peuvent plus se faire confiance, la Societa Padre Carmelo aura perdu sa bataille."

De sa mallette, Johnny sortit le chèque vierge émis sur le compte de la Societa Padre Carmelo à Rome, fourni et signé par l'avocat Signorelli. Il remplit la somme : cent cinquante milliards de lires.

Le Premier ministre fut si visiblement impressionné que, lorsqu'il enfourna une bouchée de piments crotte de souris et qu'il lui vient les larmes aux yeux, il parut à Louie qu'il avait réellement été saisi par l'émotion.

"Pouvons- nous tenir comme établi que le programme sera mis en vigueur à la saison prochaine?" demanda Johnny.

Il leur assura qu'il le serait. Les plans nécessaires étaient déjà fixés et n'attendaient qu'une occasion, une bénédiction telle que celle -ci."Le premier ministre devra évidemment se charger du transport de notre cadeau d'armes. Notre associé, l'avocat Signorelli, le contactera."

Bien sûr.

Le premier ministre semblait en effet être un type plutôt honnête. Johnny et Louie se demandèrent tous deux de quel ordre serait la somme, petite ou grande, qu'il subtiliserait pour lui même.

Lorsque leur long, aimable et fructueux concile prit fin, l'employé de l'ambassade sembla les regarder d'un nouvel œil, comme saintes parmi les hommes.

"J'allais lui demander où trouver des putes mais il nous regardait comme si on avait des hallos",dit Louie.

Et Johnny et Louie se virent aussi d'un œil nouveau, comme des hommes capables de louvoyer parmi les grands de ce monde aussi efficacement, aussi surement et aussi sinueusement que dans le monde crapuleux qui leur était coutumier.

 

 

 

 

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Publié dans Thailande

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